D’un monde à l’autre l’art se transforme, change, se déplace, jusqu’à devenir parfois radicalement hétérogène à ses lois et ses règles. Jusqu’à devenir méconnaissable par rapport à ses traits d’origine. Mais l’art aussi transforme et métamorphose le monde en jouant sa lumière et son ombre. En les réarrangeant continuellement. En les privant de tout accord et tout rapport identificatoire.
Cette plasticité constitutive de l’art est le lieu de Siwa. Un lieu où rien ne se situe de manière définitive. Un lieu de traductions et de métamorphoses. Siwa travaille les bords du monde, se déplace sur ses bords, et questionne leurs formes (car les bords se déforment, se reforment, et se transforment). De ce qu’on appelle donc le « monde arabe » ou « l’art arabe », et de ce qu’on appelle « l’occident » ou « l’art occidental », Siwa refuse tout intérieur constitué et fermé. Ainsi que tout extérieur localisé et reconnu.
Ce lieu de traduction est le lieu de la pensée que Siwa essaie de déployer concernant des questions qu’elle a commencé à se poser dès la première édition. Des questions touchant la représentation dans la langue arabe, la création artistique arabe, le passage d’un art occidental (le théâtre par exemple) à une autre culture ou une autre langue, les transformations du symbolique dans la performance artistique…etc. Pour cela, Siwa a choisi afin de structurer cette expérimentation de la pensée, d’imbriquer des démarches de création artistique et d’accompagner des performances dans leurs recherches qui parfois se révèlent impossibles.
Plastique est ce qui donne la forme, et ce qui la reçoit aussi. Plastique est encore ce qui explose et annihile toute forme1. Tout ceci est impliqué dans l’expérience de Siwa : la radicalité nécessaire au déploiement de cette pensée sur l’art arabe vient d’une exigence de l’avenir. D’une exigence de la langue qui se temporalise et se prépare à accueillir l’événement et ses nouveaux modes de présence. Mais la langue qui exige cela devient une langue inhabitable au sens où on pouvait habiter tranquillement une langue et s’y situer. C’est une langue qui n’est que traversée, et où il y aurait seulement des sites provisoires et précaires comme les oasis dans le désert. On comprend alors la position fondamentale de la question de traduction et de passage dans cette expérience.
Le projet en cours entre les deux metteurs en scène Haytham Abderazzaq (Irak) et Michel Cerda (France) témoigne de ce défi relevé par Siwa. C’est un projet artistique où deux langues hétérogènes essaient d’entamer un dialogue impossible. Dans la première édition c’était à partir d’un texte2 de l’auteur irakien Khazaal Almadjidi, qui a tenté une traduction poétique du Hamlet de Shakespeare. Pendant toute la période de rencontre et du travail entre les deux metteurs en scène, il ne s’agissait que de détruire les idées préconçues sur l’autre, et du coup voir vaciller l’identité propre.
De même, l’écho de la voix de Najib Cherradi qui résonne dans le dispositif électro-acoustique fait apparaitre ce magma volcanique au fond sans fond de la langue. La lettre est un bord sur un abîme qui ne cesse de se dissimuler3. Un abîme d’où jaillissent les noms comme un salut et un danger à la fois. Un abîme qui glisse son appel derrière tout appel et toute invocation et rend impossible leur situations. Un abîme qui se refuse aussi au présent et se réserve, devenant ainsi une sorte de quasi-transcendantal, ou une condition de possibilité qui n’est jamais extérieure à ces bords que sont les lettres.
Le caractère inachevé des expériences artistiques montrées par Siwa fait partie de la problématique de la temporalité et de la pensée de l’événement. Cela rejoint la réserve de l’abîme de la langue, et donne la possibilité à l’arrivée de l’improbable. En quelque sorte, l’inachèvement de l’œuvre d’art est ce qui lui permet d’ouvrir un monde où arrive l’autre. Le travail d’une pensée sur l’art arabe commence par l’accueil à l’avenir de celui-ci. Et travaille l’accès de la langue arabe à sa temporalité, c’est-à-dire à son avenir au-delà de tout calcul s’appuyant sur un présent passé ou sur un destin définitif.
L’accueil : une hospitalité qui doit continuellement être pensée et repensée aux limites des langues et des arts. Une hospitalité pensée, performée dans la tension entre les hôtes. Leur générosité et leur hostilité sont à l’épreuve du questionnement de l’art. Siwa s’ouvre en espace et temps où peut arriver cela. Ou non. Mais l’essentiel est de préparer son avènement.
1. Le concept de plasticité qui apparait chez Hegel est développé dans un sens philosophique par Catherine Malabou
2. K. Almadjidi, Hamlet sans Hamlet, Tr. A. Sadallah, la traduction n’est pas encore publiée, adaptation pour le projet de A.S. Nogaret.
3. Al Harf La lettre en arabe veut dire aussi bord et inflexion. |